Comme lors d'un précédent billet portant sur l'évaluation des enseignants, nous allons une fois encore tenter de dresser un pont entre la problématique de l'évaluation des formations et le système éducatif.
Une polémique ayant tendance à opposer entreprises et enseignants est celle de l’apprentissage. Chaque partie tient un discours bien différent de l'autre :
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Pour l'entreprise, cela lui permet de disposer de salariés formés à leurs propres méthodes, donc une adaptation optimale de la main-d'œuvre, pour des besoins qui ne justifient pas toujours l'occupation d'un poste à temps plein, tout cela à moindre coût (soyons francs!). Pour ces apprentis, c'est aussi l'occasion d'acquérir une certaine expérience professionnelle, de bénéficier d'une rémunération (et donc de la possibilité de financer leurs études) ainsi que d'une probable embauche à l'issue des études (dans l'entreprise d’accueil ou ailleurs).
Pour les enseignants, le tableau est...autre :
Pour certains, l'apprentissage ne peut se faire que sous certaines conditions : toutes les formations ne s'y prêtent pas (cela dérange moins lorsqu'il s'agit de métiers manuels), l'apprentissage n’est réservé qu’aux jeunes avancés dans la vie (surtout ne pas travailler à 14 ans… comme ce fut le cas il y a encore quelques années pourtant), etc. Il ne faut pas s'étonner que les métiers manuels aient été dévalorisés et que l'on craigne désormais le célèbre plombier polonais.
Pour d'autres encore, le discours se radicalise quelque peu : une formation suivie par apprentissage a forcément moins de valeur que celle suivie via le cursus classique (qui, pourtant, proposera un stage de plusieurs mois, ce qui équivaut à la même durée en poste que pour la formation en apprentissage).
D'autres encore affichent une idéologie : le système éducatif n’est pas censé pourvoyer en main-d’œuvre les entreprises, mais uniquement aider à l'émancipation intellectuelle. En gros, former de futurs salariés : non ! L'un de mes anciens enseignants me l'avait ainsi énoncé : "Je n'ai pas fait mai 68 pour faire de l'université l'anti-chambre du service recrutement des entreprises" (sic !).
Fort heureusement, ces discours tendent à disparaître, notamment sous l'impulsion de nombreux enseignants qui souhaitent promouvoir l'apprentissage et se fédèrent même dans le cadre d'institutions (tel Formasup) et d’associations (telle l'APEA). Mais les récalcitrants subsistent... Comment faire évoluer le débat sans tomber dans le discours idéologique ? Par un détour via l'évaluation de la formation, et notamment le concept de transfert des apprentissages.
Dans le cadre de la formation professionnelle, nous savons bien qu’une formation ne sera réellement utile que si le salarié a l'occasion d’appliquer ce qu'il a appris en formation à son poste de travail. C'est une condition importante du maintien de ces acquis dans le temps. Or, un salarié qui n'a pas l'occasion d'appliquer rapidement ce qu'il a appris, dans un contexte professionnel réel et concret, n'aura probablement plus l'occasion de le faire par la suite... et les acquis ne seront alors plus que de lointains souvenirs.
Malheureusement, ce qui est appris en formation n'a pas le même avantage que l'apprentissage de la conduite d'un vélo : cela peut s'oublier ! Et plus vite que l'on ne pourrait le penser.
En quoi la formation initiale différerait de ce principe ? Partant de ce postulat, comment est-il possible que ce qui est appris à un instant T puisse être mobilisé quelques mois voire années plus tard ? Pour ma part, je ne me souviens plus de mes cours d'histoire, de géographie, de mathématiques... vus il y a quelques années. Si je devais m'en servir aujourd’hui, je n'aurais plus qu'à ouvrir quelques ouvrages et à m'y replonger de A à Z... bref, à reprendre l'apprentissage à zéro.
Je suis d'accord sur le fait que cela procure une certaine forme de culture générale et d'épanouissement intellectuel (en l'occurrence, je reste capable de situer les dates des deux guerres mondiales), mais pas à un niveau de détail qui permette l'application immédiate et constante avec une visée opérationnelle.
Un bon exemple est celui de l'anglais. Je n’ai pas une étude très poussée à vous fournir sur le sujet, mais vous pouvez toujours, comme je l'ai fait, faire un petit sondage express auprès de vos proches, collègues, etc. Pour ma part, j'ai remarqué cela en en discutant avec mes étudiants. Il semble que plus l'on progresse dans les études, plus notre niveau d'anglais faiblisse. Paradoxal ? En moyenne, au lycée, vous bénéficiez de 6 heures d'anglais par semaine. Arrivé à bac+5, vous pouvez retomber à 12 heures... sur l'année. Aussi, avec les acquis de toutes ces années de collège, lycée et d'université, nous devrions disposer de bases solides, qui ne justifient pas forcément des dizaines d'heures de renforcement. Et pourtant, le savoir se perd avec le temps... s'il n'est pas utilisé. Dans le secondaire, vous pouvez conserver votre niveau car vous le pratiquez toutes les semaines en cours. Par la suite, comme vous avez peu de cours, et aucune occasion de l'appliquer (ou presque), ces savoirs durement acquis s'étiolent peu à peu...
Le cas de l'anglais n'est pas spécifique à la formation initiale : combien de salariés sont formés à l'anglais (merci le DIF !) sans n'avoir que peu ou pas d'occasions de s'en servir ? Et donc, pour un retour sur investissement négatif.
Moralité, vive l'apprentissage qui permet le transfert permanent des savoirs ! L'apprenti (qu’il soit collégien, lycéen ou étudiant) qui a l'occasion de tester, d'utiliser, d'appliquer en situation professionnelle ce qu'il a appris en cours a de bien meilleures chances de rendre ces savoirs opérationnels, de les transformer en compétences et, donc, de les maintenir dans le temps.
C'est ainsi que l'apprentissage est promu dans de nombreux pays (comme l'Allemagne). Une réforme du système éducatif serait-elle une bonne chose ? Faut-il délivrer moins de contenu et favoriser l'application de ce qui a été appris (par le développement de micro-stages réguliers et/ou de l'apprentissage) ? En bref, il faudrait évaluer le processus "éducation nationale" afin de s’assurer qu’il est le plus "efficace" possible. Chiche ?